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Le point de vue religieux contre la Tradition

 
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Lutfi
Invité





MessagePosté le: Mar 13 Jan - 20:51 (2009)    Sujet du message: Le point de vue religieux contre la Tradition Répondre en citant

La Religion et les religions est un article de Guénon extrêmement important, et qui est devenu à peu près inaccessible: c'est un des articles qui n'ont été réédités ni dans les volumes posthumes de l'oeuvre guénonienne, ni, à notre connaissance, dans aucune revue consacrée à Guénon. C'est la raison pour laquelle nous en donnons ici le contenu intégral. L'ayant nous même recopié, nous serons reconnaissant aux lecteurs qui voudront bien nous signaler les éventuelles erreurs que nous aurions pu commettre en faisant ce travail.



Citation:
LA RELIGION ET LES RELIGIONS« Honorez la Religion, défiez-vous des religions » : telle est une des maximes principales que le Taoïsme a inscrites sur la porte de tous ses temples ; et cette thèse (qui est d’ailleurs développée dans cette Revue même par notre Maître et collaborateur Matgioi) n’est point spéciale à la métaphysique extrême-orientale, mais se dégage immédiatement des enseignements de la Gnose pure, exclusive de tout esprit de secte ou de système, donc de toute tendance à l’individualisation de la Doctrine.
Si la Religion est nécessairement une comme la Vérité, les religions ne peuvent être que des déviations de la Doctrine primordiale ; et il ne faut point prendre pour l’Arbre même de la Tradition les végétations parasitaires, anciennes ou récentes, qui s’enlacent à son tronc, et qui, tout en vivant de sa propre substance, s’efforcent de l’étouffer : vains efforts, car des modifications temporaires ne peuvent affecter en rien la Vérité immuable et éternelle.
De ceci, il résulte évidemment qu’aucune autorité ne peut être accordée à tout système religieux qui se réclame d’un ou de plusieurs individus, puisque, devant la Doctrine vraie et impersonnelle, les individus n’existent pas ; et, par là, on comprend aussi toute l’inanité de cette question, pourtant si souvent posée : « les circonstances de la vie des fondateurs de religions, telles qu’elles nous sont rapportées, doivent-elles être regardées comme des faits historiques réels, ou comme de simples légendes n’ayant qu’un caractère purement symbolique ? »
Que l’on ait introduit dans le récit de la vie du fondateur, vrai ou supposé, de telle ou telle religion, des circonstances qui n’étaient primitivement que de purs symboles, et qui ont ensuite été prises pour des faits historiques par ceux qui en ignoraient la signification, cela est fort vraisemblable, probable même dans bien des cas. Il est également possible, il est vrai, que de semblables circonstances se soient parfois réalisées, dans l’existence de certains êtres d’une nature toute spéciale, tels que doivent l’être les Messies ou les Sauveurs ; mais peu nous importe, car cela ne leur enlève rien de leur valeur symbolique, qui procède de tout autre chose que de faits matériels.
Nous irons plus loin : l’existence même de tels êtres, considérés sous l’apparence individuelle, doit être aussi regardée comme symbolique. « Le Verbe s’est fait chair », dit l’Evangile de Jean ; et dire que le Verbe, en se manifestant, s’est fait chair, c’est dire qu’il s’est matérialisé, ou, pour parler d’une façon plus générale et en même temps plus exacte, qu’il s’est en quelque sorte cristallisé dans la forme ; et la cristallisation du Verbe, c’est le Symbole. Ainsi, la manifestation du Verbe, à quelque degré et sous quelque aspect que ce soit, envisagée par rapport à nous, c’est-à-dire au point de vue individuel, est un pur symbole ; les individualités qui représentent le Verbe pour nous, qu’elles soient ou non des personnages historiques, sont toutes symboliques en tant qu’elles manifestent un principe, et c’est le principe seul qui importe.
Nous n’avons donc nullement à nous préoccuper de l’histoire des religions, ce qui ne veut pas dire d’ailleurs que cette science n’ait pas autant d’intérêt relatif que n’importe quelle autre ; il nous est même permis, mais à un point de vue qui n’a rien de gnostique, de souhaiter qu’elle réalise un jour des progrès plus vrais que ceux qui ont fait la réputation, insuffisamment justifiée peut-être, de certains de ses représentants, et qu’elle se débarasse promptement de toutes les hypothèses par trop fantaisistes, pour ne pas dire fantastiques, dont l’ont encombrée des exégètes mal avisés. Mais ce n’est point ici le lieu d’insister sur ce sujet, qui, nous ne saurions trop le répéter, est tout à fait en dehors de la Doctrine et ne saurait la toucher en quoi que ce soit, car c’est là une simple question de faits, et, devant la Doctrine, il n’existe rien que l’idée pure.
                                                                              ***
Si les religions, indépendamment de la question de leur origine, apparaissent comme des déviations de la Religion, il faut se demander ce qu’est celle-ci dans son essence.
Etymologiquement, le mot Religion, dérivant de religare, relier, implique une idée de lien, et, par suite, d’union. Donc, nous plaçant dans le domaine exclusivement métaphysique, le seul qui nous importe, nous pouvons dire que la Religion consiste essentiellement dans l’union de l’individu avec les états supérieurs de son être, et, par là, avec l’Esprit Universel, union par laquelle l’individualité disparaît, comme toute distinction illusoire ; et elle comprend aussi, par conséquent, les moyens de réaliser cette union, moyens qui noussont enseignés par les Sages qui nous ont précédé dans la Voie.
Cette signification est précisément celle qu’a en sanscrit le mot Yoga, quoi que prétendent ceux qui veulent que ce mot désigne, soit « une philosophie », soit « une méthode de développement des pouvoirs latents de l’organisme humain ».
La Religion, remarquons-le bien, est l’union avec le Soi intérieur, qui est lui-même un avec l’Esprit universel, et elle ne prétend point nous rattacher à quelque être extérieur à nous, et forcément illusoire dans la mesure où il serait considéré comme extérieur. A fortiori n’est-elle pas un lien entre des individus humains, ce qui n’aurait de raison d’être que dans le domaine social ; ce dernier cas est, par contre, celui de la plupart des religions, qui ont pour principale préoccupation de prêcher une morale, c’est-à-dire une loi que les hommes doivent observer pour vivre en société. En effet, si l’on écarte toute considération mystique ou simplement sentimentale, c’est à cela que se réduit la morale, qui n’aurait aucun sens en dehors de la vie sociale, et qui doit se modifier avec les conditions de celle-ci. Si donc les religions peuvent avoir, et ont certainement en fait, leur utilité à ce point de vue, elles auraient dû se borner à ce rôle social, sans afficher aucune prétention doctrinale ; mais, malheureusement, les choses ont été tout autrement, du moins en Occident.
Nous disons en Occident, car, en Orient, il ne pouvait se produire aucune confusion entre les deux domaines métaphysique et social (ou moral), qui sont profondément séparés, de telle sorte qu’aucune réaction de l’un sur l’autre n’est possible ; et, en effet, on ne peut y trouver rien qui  corresponde, même approximativement, à ce que les Occidentaux appellent une religion. Par contre, la Religion, telle que nous l’avons définie, y est honorée et pratiquée constamment, tandis que, dans l’Occident moderne, la très grande majorité l’ignore parfaitement, et n’en soupçonne pas même l’existence, pas même peut-être la possibilité.
On nous objectera sans doute que le Bouddhisme est pourtant quelque chose d’analogue aux religions occidentales, et il est vrai que c’est ce qui s’en rapproche le plus (c’est peut-être même pour cela que certains savants veulent voir, en Orient, du Bouddhisme un peu partout, même parfois dans ce qui n’en présente pas la moindre trace) ; mais il en est encore bien éloigné, et les philosophes ou les historiens qui l’ont montré sous cet aspect l’ont singulièrement défiguré. Il n’est pas plus déiste qu’athée, pas plus panthéiste que néantiste, au sens que ces dénominations ont pris dans la philosophie moderne, et qui est aussi celui où les ont employées des gens qui ont prétendu interpréter et discuter des théories qu’ils ignoraient. Ceci n’est point dit, d’ailleurs, pour réhabiliter outre mesure le Bouddhisme, qui est (surtout sous sa forme originelle, qu’il n’a conservé que dans l’Inde, car les races jaunes l’ont tellement transformé qu’on le reconnaît à peine) une hérésie manifeste, puisqu’il rejette l’autorité de la Tradition orthodoxe, en même temps qu’il permet l’introduction de certaines considérations sentimentales dans la Doctrine. Mais il faut avouer qu’au moins il ne va pas jusqu’à poser un Être Suprême extérieur à nous, erreur (au sens d’illusion) qui a donné naissance à la conception anthropomorphique, ne tardant pas même à devenir toute matérialiste, et de laquelle procèdent toutes les religions occidentales.
D’autre part, il ne faut pas se tromper sur le caractère, nullement religieux malgré les apparences, de certains rites extérieurs, qui se rattachent étroitement aux institutions sociales ; nous disons rites extérieurs, pour les distinguer des rites initiatiques, qui sont tout autre chose. Ces rites extérieurs, par là-même qu’ils sont sociaux, ne peuvent pas être religieux, quel que soit le sens qu’on donne à ce mot (à moins qu’on ne veuille dire par là qu’ils constituent un lien entre des individus), et ils n’appartiennent à aucune secte à l’exclusion des autres ; mais ils sont inhérents à l’organisation de la société, et tous les membres de celle-ci y participent, à quelque communion ésotérique qu’ils puissent appartenir, aussi bien que s’ils n’appartiennent à aucune. Comme exemple de ces rites au caractère social (comme les religions, mais totalement différents de celles-ci, comme on peut en juger en comparant les résultats des uns et des autres dans les organisations sociales correspondantes), nous pouvons citer, en Chine, ceux dont l’ensemble constitue ce qu’on appelle le Confucianisme, qui n’a rien d’une religion.
Ajoutons que l’on pourrait retrouver les traces de quelque chose de ce genre dans l’antiquité gréco-romaine elle-même, où chaque peuple, chaque tribu, et même chaque cité, avait des rites particuliers, en rapport avec ses intitutions : ce qui n’empêchait point qu’un homme pût pratiquer successivement des rites fort divers, suivant les coutumes des lieux où il se trouvait, et cela sans que personne songeât seulement à s’en étonner. Il n’en eût pas été ainsi, si de tels rites avaient constitué une sorte de religion d’Etat, dont la seule idée aurait sans doute été un non-sens pour un homme de cette époque, comme elle le serait encore aujourd’hui pour un Oriental, et surtout pour un Extrême-Oriental.
Il est facile de voir par là combien les Occidentaux modernes déforment les choses qui leur sont étrangères, lorsqu’ils les envisagent à travers la mentalité qui leur est propre ; il faut cependant reconnaître, et ceci les excuse jusqu’à un certain point, qu’il est fort difficile à des individus de se débarrasser de préjugés dont leur race est pénétrée depuis de longs siècles. Aussi n’est-ce point aux individus qu’il faut reprocher l’état actuel des choses, mais bien aux facteurs qui ont contribué à créer la mentalité de la race ; et parmi ces facteurs, il semble bien qu’il faille assigner le premier rang aux religions : leur utilité sociale, assurément incontestable, suffit-elle à compenser cet inconvénient intellectuel ?

T Palingénius, La Gnose 1911

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MessagePosté le: Mar 13 Jan - 20:51 (2009)    Sujet du message: Publicité

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ALM
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Inscrit le: 21 Juin 2008
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MessagePosté le: Ven 16 Jan - 03:31 (2009)    Sujet du message: Le point de vue religieux contre la Tradition Répondre en citant

Avant de rentrer dans le vif du sujet, quelques remarques préliminaires :

- Cet article n'est aucunement "inaccessible" puisqu'il a été réédité dans la revue Vers La Tradition en mars-juin 2001 (num. 83-84)

- Le texte est signé "Palingénius", non René Guénon, ce qui est important : "Chaque fois que je me suis servi ainsi d'autres signatures, il y a eu des raisons spéciales, et cela ne doit pas être attribué à R. G., ces signatures n'étant pas simplement des "pseudonymes", à la manière "littéraire", mais représentant, si l'on peut dire, des "entités" réellement distinctes". Là-dessus, on rajoutera pour couper court aux élucubrations de certains que Guénon disait lui-même ailleurs : "je n'ai rien d'un "converti", à aucun point de vue; et je ne conçois même pas que ces choses puissent avoir eu un "commencement" pour moi ; c'est d'ailleurs pourquoi mon "exemple", si je puis dire, ne pourrait être d'aucune utilité pour qui que ce soit… ". (1)

- Pour une bonne compréhension des termes de "religion", "tradition", "exotérisme", "esotérisme", "métaphysique"... chez Guénon, on renverra à son ouvrage : Introduction générale à l'étude des doctrines hindoues.

- En écho à l'article en question, voici ce que le Shaykh al 'Alawî enseignait :

"Concernant cette question de la nature du soufisme, le docteur Carret rapporte la conversation qu’il a eu à ce sujet avec Ahmad al-‘Alawî. Le docteur lui ayant exposé sa vision des croyances, estimant que « toutes se valent » ; le cheikh répond ceci : « Non, toutes ne se valent pas. » - Je me tus, attendant une explication, continue le docteur. Elle vint. "Toutes se valent, reprit-il, si l’on ne considère que l’apaisement. Mais il y a des degrés. Certains s’apaisent avec peu de chose, d’autres sont satisfaits avec la religion, quelques-uns réclament davantage. Il leur faut non seulement l’apaisement, mais la grande paix, celle qui donne la plénitude de l’esprit." Alors, les religions ? "Pour ceux-là, les religions ne sont qu’un point de départ." Il y a donc quelque chose au-dessus des religions ? "Au-dessus de la religion, il y a la Doctrine." J’avais déjà entendu ce mot : la doctrine. Mais lorsque je lui avais demandé ce qu’il entendait par là, il avait refusé de répondre. Timidement, je hasardai de nouveau : Quelle doctrine? "Les moyens d’arriver jusqu’à Dieu" fut sa réponse.



(1) : On précisera ici encore que : "Le mot "conversion" peut-être pris dans deux sens totalement différents : son sens originel est celui qui le fait correspondre au terme grec metanoia, qui exprime proprement un changement de nous, ou, comme l'a dit A. K. Coomaraswamy, une "métamorphose intellectuelle". Cette transformation intérieure, comme l'indique d'autre part l'étymologie même du mot latin (cum-vertere), implique à la fois un "rassemblement" ou une concentration des puissances de l'être, et une sorte de "retournement" par lequel cet être passe "de la pensée humaine à la compréhension divine". La metanoia ou la conversion est donc le passage conscient du mental entendu dans son sens ordinaire et individuel, et tourné vers les choses sensibles, à ce qui en est la transposition dans un sens supérieur, où il s'identifie à l'hêgemôn de Platon ou à l'antaryâmî de la tradition hindoue. Il est évident que c'est là une phase nécessaire dans tout processus de développement spirituel ; c'est donc, insistons-y, un fait d'ordre purement intérieur, qui n'a absolument rien à voir avec un changement extérieur et contingent quelconque relevant simplement du domaine "moral", comme on a trop souvent tendance à le croire aujourd'hui" (IRS, p. 93), ce qui fait que Guénon n'a vraiment rien a voir avec ceux qui clament, avec lui, n'être "aucunement convertibles a quoi que ce soit" ; pour ces derniers, ne faudrait-il y voir plutôt quelque aveux malgré eux?


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