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Le psychologisme comme étendard du Marché

 
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Corto



Inscrit le: 28 Juin 2008
Messages: 36
Localisation: pas sur la route de Madison
Féminin

MessagePosté le: Dim 20 Juil - 02:05 (2008)    Sujet du message: Le psychologisme comme étendard du Marché Répondre en citant

Bonjour,

Il pourrait être intéressant de faire un post sur le psychologisme ambiant.
Pour Soral il s'agit d'une tendance plutôt féminine qui consiste à interpréter en termes purements psychologiques des problèmes ou des souffrances dont les causes sont ailleurs ou en partie ailleurs que dans l'histoire privée des individus ou dans une erreur de gestion de leurs émotions.

Cette façon d'interpréter le réel se répand actuellement grâce à ce que Soral appelle la "féminisation" de la société.
Elle présente pour l'économie de marché l'avantage de permettre d'évacuer les autres dimensions humaines ( religieuse, éthiques, sociales, historiques, anthropologiques) liées à la souffrance pour n'en retenir qu'une, celle qui considère l'individu comme autonome, auto-fondé, transparent à lui-même et maitre absolu de son psychisme.

Le psychologisme se préoccupe de la réussite et du bien-être des gens mais en réalité il promeut une vision du monde. Sous couvert d'aider les personnes, c'est l'apprentissage des normes néolibérales qui se met en place comme en témoigne la revue de Servan-Schreiber.

Je pense en particulier à un phénomène social actuellement interprété de façon on ne peut plus superficielle et d'après ces normes psychologistes mais qui mériterait une réflexion sociologique, historique et anthropologique : l'anorexie mentale.
La façon dont on en parle dans les médias, les témoignages de guérison publiés se ressemblent tous.
Je ne suis pas médecin mais je pense en écoutant des médecins interviewés et en lisant des ouvrages sur la question que le point de vue du médecin gagnerait à être élargi à d'autres disciplines.

Il me semble que l'on ne peut pas faire abstraction du fait que cette pathologie ne concerne pas seulement les femmes.
Les chiffres se mettent à grimper en flèche à partir des années 70 qui voient changer le statut des femmes, se délitter la famille traditionnelle et remettre en cause l'autorité dans tous les domaines. Cette maladie touche tous les pays occidentalisés et occidentaux où les marchandises circulent librement ( la nourriture est disponible sans entraves), où la "religion" du Marché (pour reprendre les termes de Dany-Robert Dufour)supplante les religions monothéistes, autrement dit dans les sociétés désymbolisés où les croyances et les grands récits sont remplacés par la gestion et les certitudes scientifiques.
Il n'ya pas d'anorexie mentale dans les sociétés traditionnelles.
Le psychiatre Thierry Vincent, auteur notamment de "L'indifférence sexuelle", est le seul à faire ce lien entre les changements sociaux des 40 dernières années, le type d'économie dans lequel nous vivons et le développement foudroyant des cas d'anorexie.

Il est donc particulièrement inquiétant de ne voir traiter ce sujet que du point de vue médical et gestionnaire comme si la seule chose qui comptait était de combattre l'anorexie, de l'évacuer comme une question gênante. Comme si la seule chose qui comptait était que les malades grossissent. En cela c'est la société toute entière qui continue aveuglément à reproduire le comportement propice au développement de la maladie : ne plus penser, oublier la culture et ses racines, centrer le problème sur l'individu et son manque de "confiance en soi" ( une notion fétiche des sociétés où chacun doit se vendre), lui faire porter à lui seul la responsabilité de sa souffrance pour sauvegarder une image d'harmonie, éviter les interrogations plus profondes. On notera que c''est aussi le comportement typique des familles dont un enfant est anorexique.

Les questions concrètes sur le contenu de l'assiète et la thérapie appropriée, la gestion de la santé, sont absolument nécessaires surtout aux degrés graves de la maladie mais je m'étonne du refus très ferme que je rencontre à chaque fois que je propose d'élargir la question (de sortir du psychologique) et du peu de cas que la pensée unique semble faire de toute la question anthropologique que soulève l'anorexie. Pendant ce temps les forums et les manuels de vulgarisation sont bourrés de conseils pour "accepter son corps", "vaincre la maladie", "ne pas replonger" etc.
C'est un exemple de psychologisme : on se concentre sur le seul aspect médical, on cherche les "causes" dans une défaillance personnelle (et l'on prend aussi ces malades très lucides pour les midinettes frivoles ou des débiles mentales).

Il se peut que cette maladie soit aussi une forme de résistance à la toute-puissance du marché, une forme d'appel désespéré à la fonction paternelle et que le psychologisme essaie de nous empêcher de la décrypter comme elle mériterait de l'être. L'anorexie nous montre qu'un nombre croissant de jeunes ne peut littéralement pas vivre dans un monde "sans limites", atomisé, privé de tiers médiateur, un monde où les places sont brouillées et qui entretient le mensonge de l'individu auto-fondé qui ne doit rien à personne.

A bientôt pour d'autres réflexions sur la question.
-------------------
"L'idée que les croyances de l'humanité entière ne sont qu'une vaste mystification à laquelle nous sommes à peu près les seuls à échapper est pour le moins prématurée."
René Girard.
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MessagePosté le: Dim 20 Juil - 02:05 (2008)    Sujet du message: Publicité

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Edgar



Inscrit le: 25 Juin 2008
Messages: 58

MessagePosté le: Dim 20 Juil - 12:38 (2008)    Sujet du message: Le psychologisme comme étendard du Marché Répondre en citant

Bonjour Corto,

je n'ai pas étudié la question sérieusement, ce sera donc une réponse un peu "légère", mais j'ai déjà envie de dire que la vision soralienne de la "féminisation" ne me semble pas acceptable.

Ce que Soral nous dit dans son livre, c'est grosso modo que la politique, c'est le domaine des hommes, la psychologie, celui des femmes, et qu'il n'y a qu'avec la politique que les choses avancent. Le féminisme, entre autres, aurait "dévirilisé" les hommes qui s'interesseraient de moins en moins à la politique, laissant le champ libre aux femmes qui camoufleraient les vrais problèmes derrière des interprétations "psy-cul" (souvenons nous au passage de ce que Soral a dit de Dantec et notons la contradiction) Dans "Vers la féminisation", il fait aussi plusieurs fois appel à Freud, ce qui me semble assez douteux.

Personnellement, j'aurais plutôt tendance à me réjouir qu'on abandonne un peu la vision "matérialiste" caractéristique des marxistes, qui voient du politique et de l'économique partout. Cela dit, tout réduire à des "dysfonctionnements individuels" est bien plus fautif, je suis d'accord.

Je mets ici un message signé par Donothérase sur l'ancien forum, concernant la "crise d'adolescence", mais dont la démarche me semble applicable à pas mal de problèmes "intérieurs" actuels.

Citation:
"La crise d'adolescence" ? Trés simple...
Petit garçon a qui ces parents formatés on racontés qu'il vivait dans un monde parfait où tout était rose...

...Se met soudainement à voir et à penser par lui-même et ce rend compte qu'en réalité il est dans une merde pas possible, et que rien ne tourne correctement.

Le nouvel adulte est alors immédiatement plongé dans un flou complet, d'une part par ces parents devenu complètement abruti avec les années et qui sont totalement incapable de répondre à ces questions, d'autre part par l'éducation de mort des camp d'extermination mentaux que sont les lycées et les collèges.

Au final le gamin se retranche chez ses potes, qui n'ont d'autre solution a lui proposer que ce droguer, consommer à mort, baiser ou aller s'exploser en voiture après avoir passer toute une nuit enfermé dans une boîte de nuit/boîte à con.

En voyant tout cela, n'importe quel "spécialiste" moderne, concluera non pas à un dysfonctionnement du Système socio-politique, qui est parfait comme chacun le sait, mais à un problème du jeune lui-même...

Ainsi, sorte d'évolution de la possession par des démons, le jeune est "fou" "perturbé"... Et au final comme le nombre de suicide augmente, la Démocrassie étant le seul Système qui réussi à tuer sa jeunesse sans faire de guerre, et que le phénomène s'amplifie, on invente le concept de "crise d'adolescence", histoire de rester blanc comme neige, et de rassurer les parents qui sont d'anciens jeunes perdus devenus collabo à force de s'auto-détruire.



 
Cette situation, je crois que toutes les personnes un tant soit peu intelligentes l'ont soit vécue, soit constatée.

Anorexie, boulimie, depression, addictions en tout genre, suicides, derrière tout ça il y a une seule et même chose: la crise du monde moderne. Le problème est à la fois extérieur (le chaos que nous constatons à tous les niveaux) et intérieur (beaucoup de personnes en souffrant mais n'ayant pas la capacité de comprendre ce qui se passe). Il a un perpétuel aller-retour de l'un à l'autre, les personnes déséquilibrées en engendrant d'autres, augmentant le chaos extérieur, et inversement, et ainsi de façon exponentielle.
Les "crises" individuelles citées plus haut sont probablement autant d'appels à l'aide silencieux face au désastre. Je n'irai pas jusqu'à dire "résistance" comme vous, Corto, parce que j'ai l'impression que si des personnes souffrent ainsi, c'est qu'elles adhèrent mentalement à certains aspects du système et qu'elles se retrouvent en "contradiction intérieure". Il faut bien voir que si d'un coté le monde moderne fait peser un fardeau énorme sur le dos des individus, il flatte aussi leur ego de façon démesurée. (on pourrait même aller jusqu'à voir la souffrance actuelle comme un chatiment, non ?...)

Et si les réactions face à la souffrance sont souvent absurdes, que ce soit celles des "spécialistes" ou celles des proches, c'est qu'ils sont plus ou moins consciemment dans le même cas, à des degrés divers, et qu'ils n'ont souvent aucune solution, ni pour eux, ni pour les autres.

Finalement, toutes les analyses ont une certaine part de vérité, parce qu'il y a bien certaines causes économiques, il y a bien des causes "psychologiques", et sans doute bien d'autres encore, mais en réalité, ce qu'on constate au niveau du foyer et de l'individu ne sont que les transpositions de ce qui se passe à l'échelle de la société depuis maintenant longtemps. Et toutes les analyses parcelaires, y compris celle de Soral, n'améliorent rien, au contraire, parce qu'elles opposent là où il faudrait synthétiser et ne font que maintenir la confusion.
La véritable cause, source de toutes les autres, est sans aucun doute possible la crise du monde moderne.

Que peut-on faire au niveau individuel ? Nous ne sommes pas de la même génération, Corto (j'ai 23 ans), et je peux vous assurer que les ravages dans ma tranche d'age sont à peine imaginables (je ne fais pas exception à ce niveau, d'ailleurs). Des "gamins de 30 ans", des "adulescentes" et des femmes-enfants, des névrosés, voila ce que nous sommes. Et la génération de mon petit frère a l'air encore pire. Tout ça est dissimulé derrière une telle couche de "fun" et de "confiance en soi" factice que ça ne se voit pas forcément, mais c'est une réalité.
Et même si c'est une expression un peu galvaudée, je crois bien que la seule chose que nous ayons à faire est de nous "améliorer nous-mêmes", pas au sens où l'entendent les psy mais en essayant de retrouver tout ce qui a été perdu par nos ainés tout en identifiant les véritables causes de tout ça.
Parce qu'en définitive, même avec certaines analyses correctes (ex: déclin de la fonction paternelle), les problèmes ne se résolvent pas à l'extérieur avant de l'avoir été à l'intérieur. J'en ai un exemple sous le nez tous les jours avec mes parents, et la façon dont ils se comportent avec mon petit frère. Mon beau-père est très en retrait (en plus, très peu à la maison, boulot prenant), ma mère "domine" le couple, joue les deux rôles, il n'y a qu'elle qui élève mon frère. Ils en sont conscients, ils le savent et le disent (à demi mots), mais leur couple fonctionne comme ça, ils ne pourraient pas changer à moins de se séparer. La seule solution aurait été d'être équilibrés avant de se rencontrer.
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Lutfi
Invité





MessagePosté le: Dim 20 Juil - 16:07 (2008)    Sujet du message: Le psychologisme comme étendard du Marché Répondre en citant

Bonjour,

Corto a écrit:


Code:

[size=12]il pourrait être intéressant de faire un post sur le psychologisme ambiant.
Pour Soral il s'agit d'une tendance plutôt féminine qui consiste à interpréter en termes purements psychologiques des problèmes ou des souffrances dont les causes sont ailleurs ou en partie ailleurs que dans l'histoire privée des individus ou dans une erreur de gestion de leurs émotions.

Cette façon d'interpréter le réel se répand actuellement grâce à ce que Soral appelle la "féminisation" de la société.
Elle présente pour l'économie de marché l'avantage de permettre d'évacuer les autres dimensions humaines ( religieuse, éthiques, sociales, historiques, anthropologiques) liées à la souffrance pour n'en retenir qu'une, celle qui considère l'individu comme autonome, autofondé, transparent à lui-même et maitre absolu de son psychisme.

Le psychologisme se préoccupe de la réussite et du bien-être des gens mais en réalité il promeut une vision du monde. Sous couvert d'aider les personnes, c'est l'apprentissage des normes néolibéales qui se met en place comme en témoigne la revue de Servan-Schreiber. [/size]
 

On peut se demander si ce n'est pas une des questions les plus importantes de notre époque, ou même la plus importante, quant on voit que les "psys" sont presque devenus un substitut de sacerdoce. La remarque générale de Soral me semble à la fois juste et faussée. Ce qui, à mon sens, en fausse la perspective, c'est qu'elle part d'une vision politique et non spirituelle. C'est vrai que le psychologisme pourrait se définir par une attitude consistant à traiter en termes psychologiques des questions qui sont d'un tout autre ordre, mais je pense qu'il est arbitraire de limiter le champs à des questions d'ordre politique. Pour prendre un exemple simple, la question de la mort, et l'éventuelle angoisse par rapport à la mort ont bien une dimension psychologique, et il est facile de constater que la psychologie, comme telle, ne peut résoudre un tel problème. Mais, sous ce rapport, la politique n'apporte pas plus de solutions.

Donc, sous ce rapport, je pense que la question du psychologisme mérite vraiment d'être étudiée en elle-même. La question des rapports du psychologisme et du libéralisme me paraît différente. Ici, j'aurais tendance à penser que Soral a raison à l'heure actuelle, mais qu'il oublie un peu vite que,  historiquement, le libéralisme des moeurs eut les marxistes et Marx lui-même comme promoteurs privilégiés. J'avais commencé à en parler sur les fils consacrés au marxisme et à celui consacré à Sabbataï Zevi. La permissivité sexuelle, et la destruction de la famille furent toujours au coeur du messianisme marxiste, et je ne pense pas que les trotskistes se soient tant reniés que cela en faisant l'éloge du libéralisme économique. Marx était un admirateur du capitalisme, parce qu'il en admirait le rôle dissolvant.

Alain Soral analyse en marxiste, et il voit l'intérêt du psychologisme d'un point de vue économique, pour certaines forces économique. Cela peut être vrai à un certain niveau, mais ce qu'Alain Soral exclue dès le départ, c'est l'hypothèse selon laquelle un tel état de fait pourrait correspondre à un plan, plan pour lequel certains intérêts économiques sont peut-être utilisés, mais sont utilisés.
Je reprend ce que Guénon écrivait en d'autres circonstances: "se servir de quelqu'un, homme ou peuple, n'est pas du tout la même chose que le servir, même s'il se trouve que les effets extérieurs coïncident accidentellement."

En un sens, le fait que Soral n'envisage même pas une telle explication pourrait expliquer pourquoi il n'est pas trop dangereux pour le système: il ne sort pas des analyses autorisées par ce même système, et le marxisme est un des modes d'explication autorisés.

Bien sûr, il y a un lien intrinsèque évident entre le libéralisme économique et le libéralisme moral, entre la libération des désirs et une économie fondé le désir, puisque fondée sur la consommation, mais cela ne prouve pas que la cause réside dans l'économique et, historiquement, les deux mouvements ont existé indépendamment l'un de l'autre et ne sont devenus solidaires qu'à un certain moment de leur histoire.
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Corto



Inscrit le: 28 Juin 2008
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Féminin

MessagePosté le: Lun 21 Juil - 00:30 (2008)    Sujet du message: Le psychologisme comme étendard du Marché Répondre en citant

Bonsoir Edgar et Lufti,

merci pour vos très intéressants développements qui appellent des réponses. Je vais commencer par répondre à Edgar :

Soral est très radical dans ses propos et il n'a pas raison sur tout. Je le trouve parfois péremptoire et sans nuances.
Toutefois je lui sais gré d'avoir donné le jour à des idées qui ne sont plus aujourd'hui politiquement correctes. Je pense qu'il faut nuancer ce qu'il dit mais que les femmes sont réellement, de par leur structure psychique et le fait qu'elles ont des enfants, moins portées sur les interrogations à propos du monde extérieur et que c'est la raison pour laquelle la logique marchande fait bon ménage avec le féminisme : elle impose de façon soft sa vision du monde et sa symbolique afin de renvoyer chacun à sa sphère privée. Le marché a tout intéret à casser les liens traditionnels, la culture, l'éducation. Le psychologisme considère (en gros) que le passé est responsable des souffrances de l'individu et que celui-ci doit "se libérer du poids du passé" pour enfin advenir à lui-même...
Ceci dit il y aura toujours des femmes qui feront de la politique et des hommes actifs dans un domaine "féminin" mais je crois avec Soral que l'esprit de conquête est plutôt un fait masculin et que la femme a plus tendance à manier la psychologie pour prendre un pouvoir qu'elle se garde de revendiquer au grand jour. Cette forme de pouvoir plus féminine, plus individuelle, basée sur le relationnel s'est développée en entreprise depuis une trentaine d'années et y a supplanté le modèle hiérarchique traditionnel. On voit également un accroissement des cas de harcèlement qui est une forme de violence invisible et plutôt "féminine" (cachée, insidieuse, avec déni d'agression) en même temps que la "féminisation" du monde du travail.

Je ne suis pas d'accord avec le propos de Soral selon quoi toute solution serait politique. Je parlais des autres dimensions humaines que la psychologie individuelle, ce qui recouvre des champs très vastes. L'être humain est effectivement au croisement de toutes ces dimensions et c'est pourquoi mon inquiétude vient de l'uniformité des interprétations courantes de souffrances qui semblent au contraire provenir de facteurs divers mais qui ont en commun la "crise du monde moderne".

Mais plutôt qu'une alternative entre "psychologie" ou "politique" il conviendrait de parler de "spontanéisme" versus "homme institué" ou encore "société solidaire" versus "société de la concurrence" puisque ce sont ces normes libérales : rejet du passé, atomisation, adaptation à la flexibilité, efficacité, privatisation, dissolution des liens sociaux et familiaux, que le psychologisme tente d'inculquer.

Je suis d'accord avec ce que vous dites des contradictions internes à l'individu. Par exemple, il y a dans l'anorexie une adhésion fanatique aux normes modernes ( ideal de maitrise absolue, performance individuelles...) mais aussi la plus farouche résistance à d'autres aspects comme la dérégulation ou la faiblesse de la symbolique paternelle, le culte des émotions, le "spontanéisme" (la vie quotidienne des anorexiques est tout sauf spontanée !) et bien sûr la symbolique maternelle. L'anorexique met de la limite là où manifestement il n'y en a plus, des interdits alimentaires là où l'on devrait jouir sans entraves.
La plus grande intelligence face à cette maladie consiste à mon sens à n'exclure aucune des interprétations : je le répète, c'est l'uniformité et la superficialité des explications fournies dans les média qui me préoccupe mais en soi elles ne sont pas fausses.
Nous vivons précisément à une époque qui veut de l'efficacité et des solutions (slogan des entreprises : il n'y a pas de problèmes, il n'y a que des solutions) et c'est, pourrais-je dire, exactement à l'opposée d'une approche qui pourrait aider les personnes concernées. Ce "solutionnisme" participe d'un phénomène plus vaste décrit par Dany-Robert Dufour dans "L'art de réduire les têtes". La certitude scientifique basée sur la transparence remplace la croyance religieuse et les grands récits.
L'anorexique se veut conformément à cet idéal de transparence absolument transparente à elle-même et fait pour y parvenir un usage extrême de sa volonté. C'est presque une caricature des normes actuelles et cette caricature montre aussi ce vers quoi toute une société s'avance en suivant cette logique à la lettre.

Je ne partage pas votre opinion sur la priorité donnée aux efforts à faire d'abord à l'intérieur de soi ( par exemple par une thérapie) avant de pouvoir changer la société au niveau collectif. Cette interprétation, je l'ai rencontrée chez de très nombreux psys ( je les connais bien, j'en ai vu en tout près d'une quarantaine).
Ceci pour plusieurs raisons :

la pratique de thérapies sans être malade au sens clinique mais seulement dans un but accompagnateur pendant un passage à vide s'est largement répandue dans le monde moderne. Il n'y a pas si longtemps, aller chez un psy voulait dire que l'on avait des troubles graves. Aujourd'hui, tout le monde ou presque y va. Les exigences d'équilibre vis-à-vis du soi sont plus élevées que par le passé où prévalaient plutôt des exigences morales. La liberté de moeurs, le relativisme, rend les gens plus inquiets quant à leur valeur et le psychologisme leur donne des outils pour s'évaluer par rapport aux nouvelles normes.
Or la volonté d'oeuvrer pour le bien de la société existe depuis bien plus longtemps.Je ne crois pas qu'il soit forcément nécessaire de faire une thérapie pour être en mesure de changer le monde, de participer à des débats, à des meetings...je crois même que cette ouverture sur le monde peut relativiser , dédramatiser certains problèmes et que de savoir que nos souffrances sont partagées par un grand nombre, qu'elles ont des causes sociales, anthropologiques, politiques, dues à la modernité peut même nous aider à aller beaucoup mieux, à les replacer dans un contexte, à passer de préoccupations individuelles à des préoccupations collectives. Cela dépend bien sûr de la gravité des problèmes mais de se sentir délesté de ce fardeau de responsabilité que les psys vous mettent sur le dos en même temps que l'on rencontre d'autres personnes prêtes à oeuvrer avec vous, cela donne beaucoup de courage et d'énergie. Mon expérience me montre que ce sont plutôt les femmes qui adhèrent à l'interprétation "psy" ( au demeurant très moralisatrice (mais selon la morale postmoderne) et les hommes qui se tournent vers l'analyse du monde extérieur et vers la révolte collective (ce ne sont bien sûr que des tendances). C'est même peut-être ce courage-là que le psychologisme cherche à étouffer.

Je suis d'accord avec ce que vous dites à propos de ce qui a été perdu par nos ainés et c'est la raison pour laquelle je voudrais développer un peu cette idée lancée plus haut de l'homme spontané versus l'homme institué.

Auparavant je voudrais répondre à Lufti : je n'ai effectivement pensé en lançant ce post qu'au rapport du psychologisme avec le néolibéralisme parce que je suis critique de ce type d'économie et avec elle d'une évolution plus globale de la société humaine vers la dérégulation ou plus exactement vers le spontanéisme ("cela se régulera tout seul") dans d'autres domaines. Par conséquent ma critique n'est pas inspirée du marxisme même si je sais gré à Soral d'avoir su présenter le féminisme comme l'intérêt des femmes issues de classes sociales privilégiées.
C'est justement le rôle dissolvant du capitalisme qui est à mettre en rapport avec la dissolution du lien social dans d'autres aspects de la vie humaine. Ma critique ne se limite pas aux aspects économiques. J'ai fréquenté par le passé des groupes associatifs axés sur ce seul aspect et dont j'ai très vite compris les limites. Je ne pense pas non plus que l'économique soit la cause première mais je vois la forte affinité qui existe entre ces deux formes de libéralisme (sexuel et économique) et comment ils s'appuient aujourd'hui l'un sur l'autre.

A ce propos, toute indication de lecture de votre part sera la bienvenue car je fais précisément des recherches personnelles sur le lien entre les deux libéralismes.

Le reproche majeur que je fais au psychologisme (que je distingue de la psychanalyse encore qu'elle lui ouvre ses portes) est d'abonder dans le sens du spontanéisme. Par spontanéisme on entend l'idée que l'homme serait capable de se fonder lui-même, de se faire lui-même, qu'il ne suffirait donc de le laisser librement exprimer sa subjectivité voire de l'y encourager. L'accent n'est plus mis sur l'apprentissage ( qui est rébarbatif) dans l'éducation par exemple mais sur le jeu, sur la séduction : l'enfant, ce "bon sauvage " miniature, sert de référence à l'adulte et non l'inverse. Le spontanéisme se retrouve dans la doctrine libérale du laissez faire.
Au contraire, l'homme compris comme un être inachevé et qui doit être institué doit passer par une obéissance à l'autorité pour advenir à lui-même. Il a besoin de parents, d'enseignants, etc qui l'éduquent, qui l'instituent selon des références communes. Il a des droits mais aussi des devoirs.

Le psychologisme cherche de son propre aveu à rendre l'individu responsable mais il ne s'agit pas de la même définition de ce terme que celle de nos ainés : au sens traditionnel, responsabilité veut dire responsabilité vis-à-vis du collectif, de ma famille, de ma patrie, de mes enfants : des autres et de l'Autre...
"Responsabilité" au sens actuel et psychologiste signifie : en accord avec soi-même, n'existant que par soi, pour soi, transparent à soi, en mesure de s'autoalimenter,n'ayant besoin de personne. Selon cette définition, la souffrance est inacceptable parce qu'elle est le signe que quelque chose nous manque et nous échappe. Ce manque qui pourrait nous pousser à chercher l'autre et à créer un lien. L'idéal promu par le psychologisme est donc l'évacuation totale de la fonction paternelle qui est justement d'introduire au manque, d'apprendre à souffrir la frustration, d'apprendre à souffrir (un terme qui signifie aussi "supporter"), d'apprendre à en rabattre sur nos pulsions pour vivre en société. L'idée que la souffrance puisse avoir une cause externe à laquelle nous ne pouvons rien est évacuée et avec elle toute question de morale (comme par exemple le fait que l'on puisse souffrir de faire souffrir quelqu'un) ou de sublimation culturelle, artistique...le psychologisme a horreur du manque ( et du manque de "confiance en soi" en particulier). Il attribue à l'individu une toute-puissance à laquelle rien ne doit échapper mais qui ne correspond pas à la réalité humaine.
la souffrance moderne est source de honte car imputable à une insuffisance de connaissance de nous-mêmes, à une défaillance personnelle au regard de cet idéal de compacité, de soi clos sur soi, d'absence de manque. Je rappelle citant Aldo Naouri que l'etymologie d'"inceste" veut dire "qui ne manque de rien", ce qui n'est pas sans rappeler aussi ce que disent les parents des anorexiques : "docteur, il/elle n'a manqué de rien".

L'individu moderne façonné par le psychologisme ne doit compter que sur lui-même pour s'en sortir puisque il est autofondé. Et logiquement, il n'a que le minimum de devoir vis-à-vis d'autrui.
Le psychologisme évacue toute question concernant notre lien aux autres, nos devoirs vis-à-vis d'eux et inversement ce que nous sommes en droit d'attendre d'eux selon des références communes à tout le monde : il interprète tout en termes de relativité et promeut un modèle de société où l'autre est un instrument au service de mon épanouissement personnel, où l'on ne dépasse pas la subjectivité. Il participe à la dissolution des liens traditionnels qui , eux, sont organisés par une autorité tierce qui dépasse les intérets individuels.
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"L'idée que les croyances de l'humanité entière ne sont qu'une vaste mystification à laquelle nous sommes à peu près les seuls à échapper est pour le moins prématurée."
René Girard.
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Edgar



Inscrit le: 25 Juin 2008
Messages: 58

MessagePosté le: Mar 22 Juil - 17:42 (2008)    Sujet du message: Le psychologisme comme étendard du Marché Répondre en citant

Corto,
je répondrai plus longuement une prochaine fois, mais pour les rapports entre libéralisme économique et libéralisation des moeurs, je peux vous conseiller la lecture des romans de Houellebecq, surtout Les particules élémentaires. C'est un auteur à lire avec précaution, il dit beaucoup, beaucoup d'âneries, mais sur ce point précis, il est excellent. Dans Les particules..., les deux personnages principaux, deux demi-frères, sont deux facettes d'une même pièce: l'un vit la vie la plus vide imaginable, résumable à un immense sentiment de lassitude et l'envie que tout s'arrette, l'autre au contraire est rongé par le désir, sa vie entière se résume à la recherche de plaisir sexuel. On a à travers leur cheminement toute l'histoire des dernières décénies, et notamment "l'extension du domaine de la lutte" (titre du premier Houellebecq, très bon aussi), c'est à dire l'extension du libéralisme à l'ensemble des rapports humains, et la dissolution de plus en plus rapide de tout ce qui restait du passé.
(Là où il faut se méfier de Houellebecq, c'est que, en bon marxiste, il considère tout ça comme la fin d'une illusion (il se réclame de Comte et du positivisme) et espère l'avènement d'un nouveau type d'humanité. Comme beaucoup, il analyse justement mais propose pire que ce qu'il condamne)
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Lutfi
Invité





MessagePosté le: Mer 23 Juil - 13:29 (2008)    Sujet du message: Le psychologisme comme étendard du Marché Répondre en citant

Merci pour tout ce que vous avez écrit, chère Corto. Il me semble difficile de répondre à ce que vous écrivez sans entrer dans une étude de certains des aspects spécifiques du "psychologisme". Dans la mesure où on le définit comme l'introduction de la perspective psychologique dans des domaines où elle n'a que faire, on peut comprendre, je crois, que le psychologisme est un instrument de falsification qui est susceptible d'agir sur tous les domaines de l'activité humaine.

D'abord, on pourrait rappeler que ce qui, aujourd'hui, est traité comme psychologie, fait l'objet de réelles sciences traditionnelles, et je crois que c'est dans le Bouddhisme tibétain que l'on en a les exemples les plus frappants. Il me semble d'autant plus important de le remarquer que les questions psychologiques ont une importance réelle, notamment dans la voie initiatique et que l'enseignement du Vajrayana semble particulièrement prédisposé pour mettre en lumière ce qu'il peut y avoir de valable dans la recherche psychologique moderne, et surtout, en le faisant dans une perspective initiatique.

Une des difficultés, dès lors que l'on aborde la psychologie, c'est qu'elle se rapporte à certaines manifestations de notre condition en mode subtil, et que c'est par excellence le lieu des illusions. Certaines formules sont ici susceptibles de plusieurs acceptions, et cela peut être à l'origine de bien des confusions. Si on rappelle qu'Ananda K. Coomaraswamy lui-même a pu prendre certains livres de Jung pour des travaux traditionnels, avant que Guénon ne lui ait apporté certaines précisions, on comprendra qu'il serait présomptueux d'aborder ces questions sans courir le risque de commettre de graves erreurs, même en ayant une formation doctrinale très solide.

Ensuite, peut-être que les présupposés latents de la psychologie, ou plutôt de certaines théories dites psychologiques, devraient être étudiés à part.

En fait, on pourrait peut-être s'interroger sur la signification cyclique du psychologisme. Il me semble, en repensant à ce qu'a écrit Guénon, que le psychologisme pourrait avoir plusieurs filiations "intellectuelles" que Guénon a spécialement étudiées et clairement dénoncées: la psychanalyse et les théories de Bergson. Au fond, le psychologisme parait surtout en rapport avec la phase de dissolution, après la solidification qui se reconnaissait plutôt dans le rationalisme.

Maintenant, on en a abouti au niveau le plus grotesque de l'invasion du psychologisme: une maison est ravagée par une inondation, on envoie une cellule d'aide psychologique, et non des gens pour aider à réparer les dégats. Quant on en est arrivé à ce degré d'aberration, on peut se demander si il est possible de tomber plus bas. Mais on peut se demander si une telle image n'est pas un symbole de ce qu'est vraiment la réalité du psychologisme?
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Lutfi
Invité





MessagePosté le: Jeu 24 Juil - 13:36 (2008)    Sujet du message: Le psychologisme comme étendard du Marché Répondre en citant

Je crois que dans ce qui a déjà été dit ici, il y aurait matière à bien des développements, mais je voudrais ouvrir une parenthèse.
Un des traités traditionnels les plus anciens qui nous soient parvenu est l'Art de la guerre de Sun tsu, qui fut écrit au 6ème siècle avant l'ère chrétienne. Ce traité est actuellement étudié par tous ceux qui s'intéressent à la stratégie, ce qui montre son actualité au point de vue des applications les plus concrètent, mais il faut signaler qu'il s'agit en même temps d'un véritable traité initiatique et que d'ailleurs, en Chine, il est connu que ce traité peut s'appliquer à toutes les situations où la question de la victoire et de la défaite peut se poser.

En fait, l'ouverture d'un fil consacré à Sun tsu serait peut-être opportune, mais si j'en parle ici, c'est parce que ce traité touche directement au sujet de ce fil. En lisant Sun tsu, on peut se rendre compte de la dimension essentielle et même centrale, sous certains rapports, de la psychologie, et en même temps, ce traité peut nous aider à en saisir les limites. Il est évident que le moral des troupes, leur attitude vis à vis de toutes choses sont essentielles pour une armée, et qu'ils entrent directement dans les conditions de la victoire. D'autre part, le moral des troupes adverses est aussi important, mais pour des raisons inverses. Dans certaines guerres récentes, comme la Seconde Guerre Mondiale ou la Guerre du Vietnam, la dimension psychologique de la guerre fut un facteur important.

Vladimir Volkoff a donné certaines indications précieuses sur les possibilités d'utilisation de Sun tsu dans la guerre psychologique et idéologique moderne. Son illusion, et il l'a reconnu plus tard, c'est d'avoir identifié les agents de cette guerre aux Soviétiques, et il s'en est rendu compte quand certains mécanismes ont continué à opérer après la chute de l'Union Soviétique. Mais Le Montage reste un "roman" d'actualité.

A ce sujet, il a été question de la part de vérité qui subsiste dans les systèmes modernes. On peut en tout cas signaler que certaines pratiques traditionnelles subsistent à notre époque, et que parmi celles-ci, il y a le jeu d'échec. Lénine et Trotsky étaient de grands joueurs d'échec, de même que Napoléon. Et le jeu d'échec a un sens traditionnel profond, comme on peut le voir en lisant ce qu'a écrit l'Emir Abd El-Kader.

Pour en revenir à Sun tsu, on peut se demander, en se référant à son enseignement, à quoi peut servir le psychologisme comme arme de guerre et qui vise-t-il. Il y a peut-être des pistes à suivre en étudiant, sous ce rapport, en étudiant Sun tsu et le roman de Vladimir Volkoff.
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 12:08 (2017)    Sujet du message: Le psychologisme comme étendard du Marché

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