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L'Unicité de l'Etre

 
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ALM
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Inscrit le: 21 Juin 2008
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MessagePosté le: Jeu 11 Sep - 07:48 (2008)    Sujet du message: L'Unicité de l'Etre Répondre en citant

Suite à un précédent message sur le fil "l'Initiation", il m'est apparu nécessaire d'aller plus avant sur la question de la métaphysique elle-même. Pour lancer le sujet, quelques considérations écrites sur un autre forum :

" La première chose que j'aimerais aborder concerne la notion d'"infini''. La rigueur sémantique est cruciale : le terme infini désigne ce qui n'a proprement aucunes limites, et partant, ce qui n'a ni commencement ni terme. Ainsi entendu, il est parfaitement impossible d'attribuer cette notion à tout ce qui peut constituer un mode quelconque (temps, espace, nombre etc.). Plutôt que de redire en plus mal ce qui a été expliqué par R. Guenon, je vous invite à lire le texte suivant : http://rosamystica.oldiblog.com/?page=articles&rub=416833 (ne vous fiez pas au manque de sérieux du site, on trouve parfois une aiguille dans une botte de foin...).

Ce texte lu, revenons à la question proprement dite. Toute chose finie n'a pas en elle-même sa raison suffisante, c'est là l'évidence ; en d'autres termes, on dira que tout phénomène à une cause (et des conséquences, qui seront d'ailleurs causes elles-mêmes causes), mais que l'Infini (entendu comme posé précédemment) n'a lui aucune cause concevable de par sa ''nature'' même, car sinon il ne serait pas in-fini ; l'infini étant nécessaire, il constitue donc par là le seul fondement possible de la causalité.

On sait d'autre part que "tout point situé dans l'espace est nul au regard de l'infini", car s'il n'en était pas ainsi, il constituerait une limitation à son égard, ce qui est impossible. Pourtant, le point est crucial, car il est la source, la substance, et la fin de tout. Du point surgit la ligne, de la ligne, la surface, et de la surface, le volume. L'espace n'est ainsi rien d'autre que le point développé. Pour illustrer rapidement cela, prenons l'exemple suivant : considérons un point comme centre de trois cercles concentriques, et traçons à partir de celui-ci quatre rayons opposés. Naturellement, tous les rayons tracés trouvent un point d'appuis dans chacune des circonférences (qui peuvent être 10-100-1000 etc...) qui l'entourent ; en multipliant indéfiniment le nombre de rayons qui partent du point, nous pouvons donc être sur que tous trouvent une surface d'établissement. La conclusion de tout cela est que le point, en contenant et en manifestant strictement tout, sans être lui-même sujet au changement, n'est pas moins négligeable au regard de l'infini (cf. ''Le symbolisme de la croix'' de R. Guenon).

Nous savons d'autre part que l'onto-logie c'est la science de l'être, de la permanence ; cette science est donc assurément méta-physique dans la mesure ou elle entend séparer le contingent de l'immuable. Est-elle pour autant une métaphysique intégrale ? Soyons précis :

• 1) La science de l'être, c'est la science de l'affirmation pure. Dire d'une chose qu'elle ''est'', c'est la définir, c'est l'affirmer : c'est la rendre intangible.
• 2) Toute définition, toute affirmation, est par essence limitation. Dé-finir, c'est retrancher une chose d'une d'autre : c'est discriminer.
• 3) L'être est donc la suprême affirmation (la moins conditionnée), et constitue par-là même la première et la plus pure des limitations.
• 4) Donc l'être est limite.
• 5) Qui dit limite dit forcément ''au-delà'', ou "méta". Il y a donc une "méta-ontologie".
• 6) Cette méta-ontologie' est appelée métaphysique pure et intégrale, car elle est absolue (totale) et inconditionnée.
• 7) La science de l'être est donc le lien logique entre la physique et la métaphysique, comme l'unité est le lien entre le zéro et le multiple, comme le point est l'isthme entre l'infini et la circonférence.

Il nous faut préciser dans un même temps la notion concomitante de relatif, en affirmant d'emblée que l'idée sous-jacente ici, c'est celle de relier, de faire le lien. On dira par exemple : ''cette victoire est relative a…'', sous-entendu ''la cause de cette victoire c'est…'', mais on dira aussi: "tel phénomène est relatif à tel autre'', sous-entendu ''ces phénomènes sont liés, car ils présentent un grand nombre de caractéristiques communes'' etc... On voit donc, par tout cela, que parler de relativité, c'est parler de rapport ; en d'autres termes, qui dit ''relatif'', dit toujours ''relatif à x ou y''. Constatons dans le même temps que ce rapport est soit d'équivalence soit de subordination : soit horizontal soit vertical. La relativité étant donc le conditionnement, il en résulte qu'elle s'assimile, de droit, au domaine du variable, a-contrario de l'être qui lui est invariable. L'ombre existe par la lumière, et, de la même manière, le relatif existe par l'autonome. On peut des lors poser ceci : Le relatif est reflet de l'être.

Chacun peut remarquer que l'ombre est dotée d'une forme plus ou moins arrêtée, et que ce qui détermine cette forme, ce sont ses conditions de manifestations : un homme qui voile une source lumineuse imprime dès lors son ombre sur le sol. Si l'ombre dépend bien de la lumière, elle est aussi relative à l'homme en l'espèce par sa forme et au sol par son établissement. D'un point de vue arithmétique, on dira alors que le multiple, en soi, est relatif à l'unité sans laquelle il n'est rigoureusement rien. Cela étant, l'unité, bien que source et substance du nombre, étant limitée, donc conditionnée elle aussi, c'est le zéro, et lui seul donc, qui devra être regardé comme étant à lui même "sa propre loi'' (auto-nome). En reprenant notre image, on assimilera forcement le zéro à la pure lumière, l'unité à l'homme et le multiple à l'ombre sur le sol.

'' 1. Au commencement était le Verbe, et le Verbe était tourné vers Dieu, et le Verbe était Dieu. 2. Il était au commencement tourné vers Dieu. 3. Tout fut par lui, et rien de ce qui fut, ne fut sans lui. 4. En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes, 5 et la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point comprise.'' (Prologue de l'Evangile de St Jean)

Je ne pense pas inutile de rappeler que le Verbe, en tant que Parole de Dieu, c'est le Christ lui-même (selon la doctrine chrétienne, mais aussi musulmane, c'est qui est important pour la suite) ; on a vu ailleurs que la trinité "Père-Fils-St Esprit" pouvait être symbolisée par le Soleil et Son Reflet dans l'Eau. Nous pouvons désormais aller plus loin en affirmant que ce qui se trouve au fond de l'Eau, la Glaise ou Limon, est le symbole de la corporalité. Cette glaise, c'est le sol de notre exemple conducteur ombre-lumière (cf Genèse) ; le soleil est ici le zéro (O), c'est le Père ; le reflet dans l'eau c'est le Fils, le Verbe, l'Etre, l'Unité, le Point ; l'eau est elle symbole de la substance universelle ; quant à cette ombre au fond de l'eau, elle représente le monde corporel, relatif par nature mais existant par ''contre-reflet'' (cf. Platon et l'histoire de la caverne). Cette glaise est donc encore, de par son aspect et sa constitution, symbole du nihil, du néant. Et le rayon?

Toutes les traditions distinguent trois mondes, dans Le Monde : L'esprit, l'âme et le corps. Contrairement à Descartes qui voulait séparer pour opposer, la tradition enseigne que rien ne s'oppose, en soi, et que tout est distinction. Le limon, ou le corps, n'est rien sans l'eau, ou l'âme, elle même relative à, support et reflet de, la lumière, de l'Esprit Saint. Cet Esprit Saint, cette Lumière Divine, est appelé en Islam ''En Nour El Muhammadi'', la Lumière Muhammadienne ; c'est ce rayon lumineux qui constitue le fil essentiel unissant les mondes, et c'est lui qui constitue le critère de distinction entre les différents degrés de l'univore, entre la source, le point, et la circonférence.

Wahdat al Wujûd, théologie négative, adwaïta... L'unicité de l'être peut ainsi se concevoir, à défaut d'être réalisée, comme ce subtil dégradé entre la lumière pure et l'ombre, entre l'Essence Divine mystérieuse et le Néant. Le Monde est donc le ''fruit'' de Lumière, d'Eau et de Glaise (cf. Tetractys pythagoricienne: 1+2+3+4= 10), mais pour autant, le Soleil n'est pas dans l'Eau, le Zéro n'est pas dans le Multiple, et Dieu n'est pas dans le Monde : tout lui est relatif, mais Lui n'est relatif à rien ; rien si ce n'est Lui.

En illustration, et pour mieux saisir ce qui vient d'être écrit, quelques extraits du Livre des haltes de l'Emir AbdelKader :

"Dieu (al-Haqq : la Réalité suprême), qu'Il soit exalté!, m'a dit : "Sais-tu qui tu es?" Je répondis : "Oui, je suis le néant, je suis la ténèbre illuminée de Ta lumière." Il m'a dit alors : "Puisque tu le sais, persévère fermement et garde toi de revendiquer ce qui ne t'appartient pas : car le dépôt doit être remis à son propriétaire, et l'emprunt restitué. Le nom "contingent" est tien depuis toujours et le sera pour toujours.

Il me dit encore : "Qu'est-ce que tu es?" Je répondis : "Je suis deux choses, selon deux rapports différents. En tant que Toi, je suis l'Eternel depuis toujours et à jamais, je suis l'Etre nécessaire qui s'épiphanise. Ma nécessité procède de l'exigence de Ton essence et mon éternité de l'éternité de Ta science et de Tes attributs. En tant que moi, je suis le pur néant qui n'a jamais respiré le parfum de l'existence. Je ne possède l'être qu'aussi longtemps que je suis présent avec Toi et pour Toi. Rendu à moi-même et absent de Toi, je suis celui qui n'est pas tout en étant."

Il me dit ensuite : "Et Moi, qui suis-Je?" Je répondis : "Tu es l'Etre nécessaire par Soi, seul parfait en Son essence et en Ses attributs. Mieux : Tu transcendes par la perfection de Ton essence la perfection de Tes attributs. Tu es le Parfait nécessaire, en tout état, le Transcendant à l'égard de tout ce qui peut venir à l'esprit."
Il me répondit : "Tu ne me connais pas!""

Plus loin :

"S'ils sont incapables de voir Dieu dans les formes où Il se manifeste et les déterminations particulières qu'Il s'assigne, si leurs yeux sont couverts d'un voile qui les empêche de se souvenir de Lui dans le moment même où ils perçoivent les formes manifestées, s'ils ne peuvent entendre Sa parole, c'est en raison de leur attachement exclusif à la transcendance divine, telle que la conçoivent leurs intellects, sans que cette transcendance soit chez eux mitigée par l'immanence dont elle est inséparable dans la Loi sacrée. Ils n'ont pas su qu'Allah est infiniment transcendant et exalté au dessus de toute inhérence, de toute union ou de tout mélange avec la créature, dans le moment même où, sous le rapport de Son nom l'Apparent, Il se manifeste dans les formes et est donc appréhendé par tous les sens, perçu par tout organe de perception, interne ou externe. C'est Lui que voit le sens de la vue, Lui qu'entend le sens de l'ouïe, Lui que touche le sens du toucher, car Celui qui Se manifeste est l'essence même de ce qui Le manifeste. L'Imâm des gnostiques, le shaykh Muhyiddin ibn 'Arabî a déclaré :

Si tu dis que Dieu te transcende,
Ta Loi sacrée affirme qu'Il est à portée de main
Et elle affirme aussi, pourtant, Sa transcendance.
Sois conscient de ceci et cela
Malgré l'infirmité de ton intellect.

Chaque fois que, dans le Coran où la Sunna, se trouve des expressions qui impliquent Son immanence, elles correspondent au degré de Sa manifestation et de Sa détermination par les formes qui Le manifestent en vertu de Son nom "L'Apparent". Chaque fois que s'y trouvent des expressions de Sa transcendance, elles correspondent au degré de Son retrait des formes en vertu de Son nom "Le Caché"...

Poême:

Je suis Dieu, je suis créature; je suis Seigneur, je suis serviteur
Je suis le Trône et la natte qu'on piétine; je suis l'enfer et je suis l'éternité bienheureuse
Je suis l'eau, je suis le feu; je suis l'air et la terre
Je suis le "combien" et le "comment"; je suis la présence et l'absence
Je suis l'essence et l'attribut; je suis la proximité et l'éloignement
Tout être est mon être; je suis le Seul, je suis l'Unique...""
-------------------
"Prosterne toi et approche toi" Coran
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MessagePosté le: Jeu 11 Sep - 07:48 (2008)    Sujet du message: Publicité

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Lutfi
Invité





MessagePosté le: Sam 27 Sep - 23:40 (2008)    Sujet du message: Zimzum Répondre en citant

Pour répondre plus complètement à la question d'ALM sur le zimzoum, je citerais une explication de Gershom Scholem (Gershom Scholem,  La Kabbale -folio essais):

"La principale source de cette théorie se trouve dans un ancien fragment du cercle du Sefer ha-Iyyun (une préface au Commentaire des "32 voies de la Sagesse" dans un manuscrit de Florence) qui parle d'un acte de contraction divine qui précède les émanations: "Comment créa-t-il ce monde? Comme un homme qui se concentre et contracte (mezamzem) sa respiration (Shem Tov b. Shem Tov dit: "et se contracte Lui-même"), de sorte que le plus petit peut contenir le plus grand, il a ainsi concentré Sa lumière dans une main, à Sa mesure, et le monde fut laissé dans les ténèbres, et dans ces ténèbres il tailla des rochers et sculpta la pierre." Il est fait ici allusion à la création de Keter, qui était conçue comme se développant à partir d'un mouvement de contraction qui laissait place à ces ténèbres qui seules étaient Keter. En fait, c'est aussi le point de vue de Nahmanide dans son commentaire sur le Sefer Yezira, mais jusqu'à Luria on n'avait jamais fait de cette idée un concept cosmologique fondamental.
"La principale originalité de la théorie lurianique tient au fait que le premier acte de Ein-Sof n'est pas un acte de révélation et d'émanantion, mais, au contraire, un acte de dissimulation et de restriction. Les symboles utilisés ici indiquent une conception du commencement de la création dans une perspective extrêmement naturaliste, et leur hardiesse pose un problème. Il n'est pas étonnant, dès lors, que des points importants de la théorie de Luria, qui sont conservés dans leur expression originale dans les vestiges littéraires de Luria lui-même et dans la version de Joseph ibn Tabul, aient été soit atténués (comme dans Ez Hayyim de Vital), soit complètement supprimés (comme dans Kanfei Yonah de Moïse Jonah). Le point de départ de cette thèse est l'idée que l'essence véritable de Ein-Sof ne laisse aucun espace pour la création, car il n'est pas possible d'imaginer un domaine qui ne soit déjà Dieu, puisqu'il constituerait une limitation de Son Infinité. (Ce problème n'intéressait ni le Zohar ni Cordovero). Par conséquent, un acte de création n'est possible que par "le retrait de Dieu en Lui-même", c'est-à-dire par un acte de zimzum, par lequel Il se contracte Lui-même et ainsi permet à quelque chose qui n'est pas Ein-Sof d'exister. Une certaine partie de la divinité se retire et laisse place, pour ainsi dire, au processus créateur afin d'entrer en jeu. Un tel retrait doit précéder toute émanantion."

Nous avons reproduit ce passage dans son intégralité, mais il va de soi que nous ne pouvons partager la perspective universitaire de Gershom Scholem qui confond les enseignements traditionnels avec la philosophie profane, et qualifier une doctrine métaphysique de "naturaliste" est une monstruosité. Sous ce rapport, il est bon de rappeler que Scholem s'en est toujours tenu au point de vue universitaire (c'est-à-dire profane) et que l'avertissement d'Ananda K. Coomaraswamy "la métaphysique est une" ne fut pas entendu, parce que Scholem avait résoluement choisi une autre voie.
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Edgar



Inscrit le: 25 Juin 2008
Messages: 58

MessagePosté le: Mer 26 Nov - 21:46 (2008)    Sujet du message: L'Unicité de l'Etre Répondre en citant

Quelques compléments sur ce sujet ne seront peut-être pas de trop, car le titre même qui lui a été donné est susceptible de prêter à confusion, et il serait regrettable qu’un sujet aussi « central » ne soit pas traité avec la rigueur nécessaire.


Parler d’ « Unicité de l’Etre » n’est pas satisfaisant, et l’enseignement de René Guénon sera une fois de plus suffisant pour clarifier ce qui doit l’être :


« D’autre part, quand nous parlons des différents degrés de la manifestation individuelle, on doit comprendre aisément que ces degrés correspondent à ceux de la manifestation universelle, en raison de cette analogie constitutive du « macrocosme » et du « microcosme » à laquelle nous avons fait allusion plus haut. On le comprendra mieux encore si l’on réfléchit que tous les êtres manifestés sont pareillement soumis aux conditions générales qui définissent les états d’existence dans lesquels ils sont placés ; si l’on ne peut pas, en considérant un être quelconque, isoler réellement un état de cet être de l’ensemble de tous les autres états parmi lesquels il se situe hiérarchiquement à un niveau déterminé, on ne peut pas davantage, à un autre point de vue, isoler cet état de tout ce qui appartient, non plus au même être, mais au degré de l’Existence universelle ; et ainsi tout apparaît comme lié en plusieurs sens, soit dans la manifestation même, soit en tant que celle-ci, formant un ensemble unique dans sa multiplicité indéfinie, se rattache à son principe, c'est-à-dire à l’Etre, et par là au Principe Suprême. La multiplicité existe selon son mode propre, dès lors qu’elle est possible, mais ce mode est illusoire, au sens que nous avons déjà précisé (celui d’une « moindre réalité »), parce que l’existence même de cette multiplicité se fonde sur l’unité, dont elle est issue et en laquelle elle est contenue principiellement. En envisageant de cette façon l’ensemble de la manifestation universelle, on peut dire que, dans la multiplicité même de ses degrés et de ses modes, « l’Existence est unique », suivant une formule de l’ésotérisme islamique ; et il y a une nuance importante à observer ici entre « unicité » et « unité » : la première enveloppe la multiplicité comme telle, la seconde en est le principe (non pas la « racine », au sens où ce mot est appliqué à Prakriti seulement, mais comme enfermant en soi toutes les possibilités de manifestation, « essentiellement » aussi bien que « substantiellement »). On peut donc dire proprement que l’Etre est un, et qu’il est l’Unité même (1), au sens métaphysique, d’ailleurs, et non au sens mathématique, car nous sommes ici bien au-delà du domaine de la quantité : entre l’Unité métaphysique et l’unité mathématique, il y a analogie, mais non identité ; et de même, quand on parle de la multiplicité de la manifestation universelle, ce n’est point non plus d’une multiplicité quantitative qu’il s’agit, car la quantité n’est qu’une condition spéciale de certains états manifestés. Enfin, si l’Etre est un, le Principe Suprême est « sans dualité », comme on le verra par la suite : l’unité, en effet, est la première de toutes les déterminations, mais elle est déjà une détermination, et, comme telle, elle ne saurait proprement être appliquée au Principe Suprême. 


note (1) : C’est ce qu’explique aussi l’adage scolastique : Esse el unum convertuntur.  »


(L’Homme et son devenir selon le Vêdânta, chapitre VI, second paragraphe.)


C’est donc d’Unité de l’Etre et d’unicité de l’Existence dont il faut parler.
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ALM
Administrateur


Inscrit le: 21 Juin 2008
Messages: 159

MessagePosté le: Jeu 25 Déc - 08:50 (2008)    Sujet du message: L'Unicité de l'Etre Répondre en citant

Ce que soulève Edgar est important, et il faut avouer qu'il s'agit là d'un sujet qui a fait couler beaucoup d'encre ; son message appelle donc des remarques qui demanderont à leur tour d'être développées ultérieurement.

La notion soufie de Wahdat al wujûd doit-elle se traduire par "Unicité de l'Etre", "Unicité de l'Existence", "Unité de l'Etre" ou "Unité de l'Existence"? A la lecture de la citation de Guénon, on serait effectivement tenté de conclure avec Edgar que "c'est d'Unité de l'Etre et d'Unicité de l'Existence dont il faut parler". Pourtant, nous allons voir que cette conclusion, pour être tout à fait exacte sous un certain rapport, n'en n'est pas moins hâtive sous un autre.

Il est important de rappeler pour commencer que l'expression wahdat al wujûd n'apparaît pas chez Ibn 'Arabî, et que le premier à l'avoir utilisée fut son disciple et beau-fils Sadr al-dîn Qûnawî (suivi en cela d'Al Nâbulusî, de Farghânî ou d'Al Qâshânî ) ; là-dessus, il faut encore préciser que son utilisation fut de beaucoup l'outil principal des détracteurs du Shaykh al Akbar (détracteurs dont le chef de file - en qualité comme en quantité - fut sans conteste Ibn Taymiyya), et que, pour cette raison, certains de ses continuateurs lui préféreront celles de wahdâniyya ou de wâhidiyya pour éviter l'amalgame (1).

La lettre et le sens à présent. L'arabe, semblable en cela au français, fait une distinction entre les mots "un" (ahad) et "unique" (wâhid), même si ces deux termes présentent une communauté de racine dans les deux langues et qu'ils peuvent, selon le contexte, aller jusqu'à passer pour synonymes. Ici, il n'est donc pas inutile de rappeler leur définition stricte : si "un" et "unique" évoquent bien tous les deux l'idée de solitude et d'exclusivité, seul le mot "un" indique l'idée de primordialité (2). Sur ce point, le mutaçawwuf distinguera donc le "domaine" de l'Unité (Ahadiyya) du domaine de l'Unicité (Wahdâniyya), et il affirmera, tout comme R. Guénon, que le premier est "cosmogoniquement" supérieur au second :

"Le degré de la Royauté (al Mulkiyya) est donc inférieur à celui de la Seigneurie (al Rubûbiyya), de même que celui-ci est inférieur [au degré] de la Miséricorde (al Rahmâniyya). Le degré de la Miséricorde est sous celui de l'Unicité (Wahdâniyya) qui est lui-même en dessous de l'Unité (Ahadiyya) (3)" L'Emir, Halte 175, trad A. Penot.

Le terme al wujûd, quant à lui, provient de la racine wajada qui signifie littéralement "se trouver" ou "se tenir" (4), ce qui en fait un quasi synonyme du verbe "être". Maintenant, il faut préciser que al wujûd peut tout aussi bien signifier l'être que l'existence (5), et cela à la différence du français qui distingue ex-stare, la participation, de esse, l'être en tant que tel (ou, en d'autres termes, le relatif de l'être de l'absolu de l'être. Cf. L'Etre et l'Essence, E. Gilson). Cela dit, nous savons que cette distinction ne dépend que du point de vue adopté, car "sans l'Etre divin les êtres contingents ne seraient que pur néant. Leur existence n'est donc autre que celle de Dieu"(6), Duquel on ne peut, en toute rigueur, dire de lui qu'il existe ; ce sont ainsi les existants qui sont contingents et non leur être même que l'on appele ici "existence" : l'Existence n'est rien d'autre que l'Etre divin envisagé du point de vue du manifesté (7) :

"Il est à l'évidence impossible de décrire un élément par son contraire. Or l'Etre est l'essence même de ce qui existe. Il en ressort donc que l'inexistence de l'existant est pure impossibilité, car celui-ci ne saurait exister sans participer de l'Etre. S'il venait à disparaître, c'est que le néant lui serait inhérent. En vérité, le fait d'être créé et périssable ne sont que deux attributions relatives : la première est l'apparition, sous une forme perceptible parce que conditionnée, de ce qui était caché, et la seconde opère en sens inverse [c'est à dire que l'être temporairement manifesté retourne à son origine]. Mais dans les deux cas, l'Apparent et l'Occulté demeurent. On voit ainsi des formes manifester leur intérieur caché sous une forme différente, telle l'eau se changeant en vapeur et la vapeur se changeant en eau, par le jeu des solutions et des coagulations. Mais tout ce qui se rattache à l'Etre ne saurait pour sa part être modifié, à la différence de ce qui n'a qu'un caractère accidentel et contingent." Ali al Wafâ.

Si, comme nous le voyons, les mots choisi par les plus grands commentateurs du Shaykh sont précisément ceux de wahdat al wujûd, si quelqu'un comme Chodkiewcz, qui est très certainement l'un des plus éminents traducteur occidental d'Ibn 'Arabî, opta pour la traduction "Unicité de l'Etre", faudrait-il toujours conclure avec Edgar "qu'un sujet aussi "central" ne soit pas traité [par eux] avec la rigueur nécessaire"? Si enfin, et comme le dit l'Emir, "l'Etre est unique, ni primordial, ni créé" (8), ne devient-il pas dès lors inévitable d'employer l'expression "Unicité de l'Etre"?

Avec cette dernière citation, il devient aisé de comprendre en quoi l'apparente divergence d'avec Guénon disparaît. L'affirmation "l'Etre est Un" est, du point de vue ascendant, la définition la plus juste qu'on pourra en donner, car celle-ci retranche le Principe (Qualifié) de sa manifestation, souligne son caractère inconditionné, et lui attribue la primordialité qui est Sienne à ce même point de vue. Lorsque que l'on affirme maintenant que "l'Etre est unique, ni primordial, ni créé", lorsque l'on parle ainsi d'"unicité de l'Etre", on met l'accent sur Sa solitude "sans second", sur Sa seule Réalité, sans associé. De ce point de vue, l'unicité est donc supérieure à l'unité car, pour être moins restrictive, elle est partant plus adéquate (9).

(1) : Cf. Un océan sans rivages, et Les illuminations de la Mecque, trad. et comm. M. Chodkiewcz. Ici, on commence à mesurer combien toute ces expressions relative à l'unicité (wâhid, wahdat, wahidiyya, wahdâniyya) ont pour objet d'affirmer et de signifier "ésotériquement'' le credo islamique du Tawhîd.

(2) : C'est pour cette raison que l'emploi distingue ici l'arabe du français, l'arabe n'utilisant pas ahad pour dire "un café" ou "un arbre" mais wâhid, précision qui n'est pas sans conséquences pour le sujet qui nous occupe.

(3) Ndr : elle même inférieure à la pure Essence divine (Dhât), ou Principe Suprême. Un prochain sujet sur "Les degrés de la Totalité" devrait voir le jour prochainement.

(4) : Sur le verbe "se tenir", on choisira plutôt le verbe qâma d'où dérive le Nom divin al Qayyûm ; ce Nom, que l'on traduit généralement par "Celui qui subsiste par Lui-même", est presque systématiquement associé au Nom divin al Hayy, "le Vivant", chose qui souligne parfaitement notre propos :

"Bien que les Noms divins soient innombrables, on peut les ramener à sept Noms essentiels, qui sont comme les principes [des autres Faces divines] et leurs matrices puisqu'ils sont à leur origine et qu'ils les totalisent. (...) Selon l'Ordre des initiés, il s'agit : du "Vivant" ; du "Savant" ; du "Volontaire" ; de "Celui qui dit" (al Qâ'il) ; du "Puissant" ; du "Libéral" (Jawwâd) et de "l'Equitable". Mais la principale de ces Faces (ou aspects), celle qui est comme le chef de file de ces principaux Attributs (...) il s'agit du Vivant. (...) Ce Nom de Vivant, englobant toutes les perfections selon la manière qui lui convient et selon ce qui est exigé par Son Essence et Son degré, est donc source de toute plénitude. Il la fait assentir en totalité, englobant tous les aspects du Divin en vertu des perfections qu'il contient. Car pour Dieu - exalté Soit-Il - le Vivant est Celui qui exige l'Etre afin qu'Il puisse agir et percevoir, si bien que tous les autres aspects [de la Divinité] sont compris dans celui-là. Des autres aspects du Divin, il en est un qui est quasiment inséparable de celui-là : "Celui qui subsiste par Lui-même" (al Qayyûm). Dans le Coran, jamais ce Nom n'apparaît séparé du Vivant (bien que cela se produise quelques fois dans les traditions prophétiques). Par ailleurs, al Qayyûm offre une double signification : Celui qui subsiste par Lui-même, et Celui qui assure la subsistance d'autrui, ce qui lui donne donc un sens très proche de celui d'al Hayy. Car si Dieu est le Vivant par Lui-même, la Vie de tous les êtres n'apparaît en revanche que comme une participation à la Vie divine." l'Emir, Halte 23O, trad. A. Penot. Etant donnée l'importance du sujet, l'ouverture d'un fil sur "Les Noms Divins" serait nécessaire.

(5) : Néanmoins, précisons à toutes fins utiles que les théologiens musulmans eurent recours aux expressions wujûd qadîm et wujûd hâdith pour maintenir cette distinction.

(6) : Cf. R. Deladrière in Ibn 'Arabî, La Profession de Foi, p. 46.

(7) :
On pourra rappeler ici que, dans le même sens, l'Emir nous dit du Principe qu'Il s'attribue tout à la fois les noms de "Seigneur" et de "serviteur" (cf. Sur la notion de Forme).

(8)
: "C'est à dire que le créé comme l'incréé ont l'Etre en commun" (note du traducteur A. Penot, cf. Livre des Haltes p.141). De ce point de vue, dire : l'"Existence est unique" a un sens tout différent de : "l'Etre est unique" ; le terme existence ne pouvant pas s'appliquer au Principe a contrario du terme être, c'est à l'inverse le terme un qui, sous un certain rapport ne pourra pas s'appliquer au contingent, à la différence du terme unique, qui lui s'appliquera volontiers au deux : l'expression d'"unicité de l'être est donc là encore la seule qui conviennent à un certain niveau.

(9) : On trouvera un semblable procédé d'inversion chez Ibn 'Arabî, avec la prééminence du savant (al 'alîm) sur le connaissant (al 'ârif).
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as.samarkandi



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MessagePosté le: Ven 13 Fév - 08:17 (2009)    Sujet du message: L'Unicité de l'Etre Répondre en citant

Les traductions "Unicité de l'Existence", "Unicité de l'Être" "Unité de l'Être" etc. pour "wahdat al-wujûd" me semblent toutes être valables selon un certain plan et, en même temps, présenter un gros inconvénient si l'on s'en tient à la présentation de la doctrine métaphysique par R. Guénon. En effet celui-ci ne limite pas la Réalité absolue à l'Être et c'est bien de cette Réalité absolue qu'il est dit, dans l'école akbarienne, qu'Elle est "Seule", "sans dualité" si l'on veut. J'ai trouvé ce passage tiré des Mawâqif de l'Emir qui me semble présenter les différents aspects de cette doctrine d'une manière qui peut s'accorder avec l'expression métaphysique de R.Guénon :

«L’Essence en Soi est le principe du Non-Être et de l’Être […] Lorsqu’ils considèrent l’Essence comme non conditionnée par le fait d’être “quelque chose” et non conditionnée par le fait de ne pas être “quelque chose” [ …], nos Maîtres l’appellent “al-Wahdah al-mutlaqah”, “la Non-dualité absolue” qui comporte un aspect “Être” et un aspect “Non-Être” tout en étant ni “Être” ni “Non-Être” [ … ]. Lorsque l’Essence est envisagée comme conditionnée (négativement), par le fait de ne pas être “quelque chose”, Elle est dans Son abstraction principielle au degré du Non-Être pur et absolu : les Maîtres la désignent alors techniquement par le terme “Ahadiyyah”, l’Unité-excluant-toute-relation […]. Lorsque l’Essence est considérée comme conditionnée par le fait d’être “quelque chose”, il s’agit alors du degré de l’Être pur absolu, appelé par les Maîtres “al-Wâhidiyyah”, l’Unité-Synthèse. » (Mawqif 248, vol. II, p. 599 in Science sacrée n° spécial sur R.Guénon, p.283)

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